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Pendant quelque temps, Ayler et Harris jouèrent ensemble, ils donnèrent quelques concerts à Louisville, la ville la plus proche, avant que le saxophoniste s’embarque pour l’Europe. Il était en garnison à Orléans, mais allait souvent à Paris, où il jouait dans divers clubs. Son intérêt pour la musique militaire — Il connaissait toutes les marches», dit Beaver Harris — fut aiguisé par les fanfares militaires françaises. Il s’attacha plus particulièrement à l’hymne national, «la Mayonnaise», comme il l’appelait. Par la suite, il se rappela cette période, qui avait contribué à la mise en forme de sa pensée musicale, en enregistrant Spirit Rejoice, un thème qui présente certaines ressemblances avec cette marche. C’est à cette époque qu’Ayler passa de l’alto au ténor. (...) «Il semble que ce soit sur le ténor qu’on éprouve tous les sentiments du ghetto. Sur cet instrument, on peut vraiment hurler et dire la vérité, déclara-t-il à Nat Hentoff. Après tout, cette musique vient du cœur de l’Amérique, l’âme du ghetto». Il visita le Danemark et la Suède, pays qui s’est toujours montré hospitalier pour les musiciens noirs. Il n’est pas surprenant que ce soit d’abord là que ses experiences aient été considérées avec respect; il envisageait d’y retourner aussitôt après sa démobilisation. Libéré en 1961, en Californie, il rencontra le comédien Redd Foxx. Les musiciens locaux le rejetèrent, comme ils l’avaient fait avec Ornette Coleman douze ans plus tôt; mais comme Erroll Garner, qui l’avait entendu à Amsterdam le soir où Don Byas avait été «converti», le comédien lui dit: «Joue ce en quoi tu crois». De retour à Cleveland, ses tentatives pour mettre en œuvre ses idées révolutionnaires furent accueillies avec incrédulité par la plupart des musiciens. La première réaction de Pearson fut de penser que l’armée lui avait dérangé l’esprit et qu’il n’avait pas touché à son instrument pendant toute la durée de son engagement. «Je me suis dit: Merde, il est devenu complètement toqué!». A cette époque, tout le monde improvisait sur les accords — si on ne le faisait pas, les gens disaient qu’on ne savait pas jouer. Il était rejeté par le public, par les musiciens... Tout le monde riait de ce style, parce qu’ils n’avaient jamais entendu ça. Pearson cacha sa surprise à son vieil ami, le laissant même jouer avec son orchestre pendant quelques jours, mais, appartenant à un milieu culturel où le sacré et le séculaire sont des domaines séparés, il était assez troublé par la façon qu’avait Ayler d’inclure des spirituals dans son répertoire. Pour lui, les spirituals étaient incongrus dans un night-club. Joe Alexander, alors le plus important saxophoniste de la ville, trouva, lui, qu’il était encore plus déplacé pour Ayler de vouloir jouer avec lui au soprano et de refuser les changements d’accords. (...) Ayler décida qu’il avait assez de la «mentalité stupide» de ses compatriotes. Il dit à sa mère qu’il devait aller là où les gens comprenaient sa musique, même si, à l’époque, il y arrivait tout juste lui-même. «La musique n’était pas formulée tout à fait clairement dans ma tête. Je la jouais, mais elle venait lentement, pas immédiatement, comme maintenant». Il économisa pour pouvoir retourner en Suède, et, pendant les huit mois qu’il y passa, travailla dans un orchestre commercial. Néanmoins, chaque fois qu’il le pouvait, il allait jouer à The Old City ou dans le métro, pour les enfants: «Ils entendaient mon cri» disait-il. Le propriétaire d’une petite compagnie entendit lui aussi son cri, par hasard. Le 25 octobre 1962, Bengt Nordstrom convainquit Ayler d’entrer dans son studio, où il fit ses premiers enregistrements pour la firme Bird Notes, devant un public de vingt-cinq personnes. (...) Trois mois plus tard il était invité à Copenhague pour enregistrer une émission pour la radio danoise. (...) C’est à cette époque que Don Cherry fit une tournée européenne avec Sonny Rollins. Le groupe comprenait également Henry Grimes et Billy Higgins. Ayler vint les trouver en coulisse à la fin du concert. Avec Cherry, ils allèrent au Jazzhus Montmartre, où Don Byas et Dexter Gordon jouaient. Le trompettiste fut invité à se joindre aux saxophonistes vétérans pour un ballad medley, puis Ayler proposa une version de Moon River qui étonna tout le monde. Cherry rapproche l’impact de ce morceau de celui que lui fit Ornette Coleman la première fois qu’il l’entendit. «C’est une chose qui, bien qu’étant entendue pour la première fois, semblait être familière». A son retour en Suède, Ayler avait joué avec Candy Green, joueur de cartes professionnel et pianiste originaire de Houston, Texas, qui avait enregistré avec le chanteur de Blues Gatemouth Brown. Deux fois par jour, dans un petit restaurant, le saxophoniste retournait à ces «racines», pour gagner de quoi payer son loyer. A son retour du Danemark, il dit à Green qu’il ne pouvait plus «entendre» cette musique, parce qu’il venait de jouer avec Cecil Taylor. Sunny Murray, qui était venu en France avec Taylor, se souvient de leur première rencontre au Montmartre: «Personne ne voulait lui donner de travail, et ça le déprimait. Quand il est venu écouter l’orchestre de Cecil, il s’est mis à crier: «J’ai enfin trouvé quelqu’un avec qui je peux jouer! Je vous en prie laissez moi jouer!» Alor on a dit: «Qui est-ce celui-là?» Je ne l’avaisjamais vu, mais Cecil l’a ensuite engagé». L’association d’Ayler avec Taylor fut de courte durée, car il y avait peu d’engagements. Ils travaillèrent ensemble au Take Three, à Greenwich Village, avec Jimmy Lyons à l’alto, Henry Grimes à la basse et Murray à la batterie. Coltrane et Eric Dolphy, qui jouaient tous les soirs au Village Gate, tout proche, venaient régulièrement les écouter. On commença à entendre Ayler un peu partout dans New York. |
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