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(From Jazz Hot, No. 228, February 1967) - France A propos du passage d’Albert Ayler au IIIe Paris Jazz Festival, Yves Buin répond à Jef Gilson et Claude Lenissois après leur prise de position résolument hostile LA MUSIQUE Je n’ai pas eu l’occasion de connaitre — autrefois, on aurait dit l’honneur — Jef Gilson et Claude Lénissois. De Jef Gilson j’ai apprécié — compte tenu des conditions difficiles de la naissance et de l’existence d’un jazz français — les divers albums publiés par le Club de l’Echiquier, j’ai assisté au Concert d’Antibes en 1965. Il a reçu, en outre, ma pleine adhésion, lorsqu’il déclarait — mais peut-être lui a-t-on prêté cette phrase? — à propos du « Glass Enclosure » de Bud Powell, que c’était là le plus bel enregistrement de piano de l’histoire du jazz. Je comprendrais, néanmoins, que l’intérêt que je porte à sa musique ne procure à Jef Gilson ni chaud ni froid. Quant à Claude Lénissois, je ne peux prétendre le connaitre après les quelques phrases de clarinette basse, jouées à l’unisson, que j’ai entendues de lui. Mais, soit. Nous avons deux musiciens, forts de cette qualité, qui nous parlent de musique. Or, ce qu’eux n’admettraient jamais d’un critique, ils sortent leur revolver. Nous nous attendions à une adhésion ou bien à une contestation argumentée, voire à la détestable prudence du juste milieu, nous ne rencontrons que le mépris. Un mépris total exprimé en termes infâmants. Nous croyions nous entretenir de musique, nous nous trouvons en pleine subjectivité: « Nous, on n’a pas aimé du tout ». Point à la ligne. Alors, subjectivité pour subjectivité, moi, j’ai aimé, bien aimé. A en croire nos auteurs, je suis donc à ranger dans la catégorie « des inconditionnels qui ont peur d’être dépassés et se roulaient avec plaisir dans le caca ambiant ». Vais-je me sentir offensé? Non. Quand on le prend de si bas, il faut s’efforcer de rehausser un peu l’affaire. Donc, Gilson et Lénissois, je vous admire vraiment beaucoup. Vous avez du courage. Cela dit sans arrière-pensée. Vous étranglez Ayler — devant l’histoire. (Remarque en passant, vous n’aviez personne en face. Erhenbourg, lui, un jour, a trouvé André Breton sur sa route. Il a compris qu’on ne pouvait pas écrire n’importe quoi.) Enfin, vous prenez la responsabilité du fossoyeur. Vous dites tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Les écrits restent, vous le savez. Aussi, en lisant vos quelques lignes dans « notre » revue, j’ai eu envie de chercher un précédent dans l’histoire de la critique musicale. Mais, vous m’excuserez, je ne suis pas sérieux, bien moins qu’Albert Ayler dont vous trouvez le sérieux effarant. Je n’ai pas eu le courage de consulter le répertoire des 253 582 erreurs de la critique musicale. Mais souvenez-vous par exemple de ce que le plus célèbre critique parisien de l’époque — parait-il — a reproché à Berlioz: d’amener sur scène, ses vaches, sea boeufs, ses chèvres et leurs clochettes. Le critique est tombé dans l’oubli, en poussière. Mais Berlioz? Vous avez aussi en mémoire le ton de ceux qui accueillirent en 1954, à Paris, « Désert » du grand Edgar Varèse. Avouez que vous êtes en terrain familier et que vos termes sont aussi peu appropriés à l’esthétique que convaincants. En effet, nous passons du « caca » — déjà cité — au « borborygme », en passant par « le gâtisme précoce ». Je vous admire donc, de vous engager aussi résolument, de vous en tirer en mettant de votre côté les gens « sensés » et de l’autre les gogos en mal de snobisme. Mais il n’y a pas de grand courage, il n’y a que de petits courages. Vous auriez pu avoir celui d’aller raconter à Ayler ce que vous nous livrez maintenant. Votre ton, votre intransigeance vous y autorisaient. Peut-être l’avez-vous fait? Alors, chapeau bas. Sinon, c’était possible. J’ai été témoin à Antibes d’une telle rencontre. Un amateur après « Love Supreme » est venu voir Coltrane et lui a dit ce qu’il pensait de sa musique. Cela donnait: « Je n’aime pas du tout votre musique. Vous ne faites que gamme sur gamme, etc. ». Coltrane lui a répondu: « Voulez-vous que je vous paie votre place » et de sortir son portefeuille. Puis, ils ont continué. Un peu. Un dialogue, en somme. Je doute qu’Albert Ayler ait répondu à vos « critiques », de même qu’il se fout et ne lira sans doute jamais ces lignes. Peut-être eut-il aimé votre franchise. Cela semble son genre, comme on dit. Il n’attend rien de nous. Vous allez hurler, mais sa musique n’est pas pour nous. Il ne cherche pas à nous convaincre. Il vient, il joue. A prendre ou à laisser. Alors, me direz-vous, pourquoi joue-t-il à Paris, chez nous? Eh bien tout simplement parce que pour certains organisateurs — qu’ils l’aiment ou ne l’aiment pas —Albert Ayler est un des points d’ébullition du jazz contemporain. Détestable à un concert, Ayler, c’est toutefois « My name... », « Ghosts », « Spirits Rejoice », etc. Déplorez-le, vous en avez le droit. Laissez d’autres se réjouir sans les traiter d’ « inconscients ». Ils vous rendront la pareille et, comme vous le aupposez, nous continuerons de voler très haut. A la réflexion cependant Albert Ayler est en avance sur vous. Comme Rimbaud, il a mis la beauté sur ses genoux et il l’a assassinée. Car — peut-être n’en conviendrez-vous pas? — notre beauté pour certains Noirs d’Amérique dont Ayler, c’est de la foutaise. Ils en ont fini avec la musique ensemble de sons harmonieusement organisés. Ils ne sont pas les seuls, je le concède. Pour Ayler, la musique ne s’apprend plus — (s’y est-elle d’ailleurs apprise un jour?) — au conservatoire. Il sait que la musique dépasse La musique. Rassurez-vous, je ne ferai pas d’Ayler un révolutionnaire. Vous parlez d’avant-garde. L’avant-garde, terme politique, appliqué à une organisation de classe, n’a jamais été valable en terme esthétique. L’employer ne mène qu’à la confusion. Plus simplement, Albert Ayler m’apprend « quelque chose » sur les Noirs américains. Comme Coltrane, Shepp, Cecil Taylor ou Coleman. Quoi? me demanderez-vous. Evidemment, je pourrais vous répondre avec des effets de manchette, citer Lukaks, parler de ce qui lie épanouissement, raffinement et décadence. Mais j’y renonce. Et puis, Comolli a mis tout ça en forme et si bien. Je préfère vous dire qu’Ayler et Cie réveillent « quelque chose » (encore une fois), en moi que je ne trouve nulle part ailleurs. Ni dans notre musique, ni dans notre poésie, ni dans notre littérature. Et ce fluide — peut-être insipide, je vous l’accorde — me porte à croire que Shepp, Taylor ou Ayler, bien sûr, sont plus vrais (1) que la plupart de nos grands contemporains occidentaux, cet avis n’engageant que moi d’ailleurs. Vous voyez, je vous donne de belles armes, à vous maintenant de refuser le marais subjectiviste, du haut de la musique. Mais vous n’éviterez cependant pas les choix que vous imposeront tôt ou tard et dès maintenant, la « New Thing », la « bande » à Coleman et Taylor, aussi hétérogènes soient-elles. Le jazz vous a été repris, il nous a été repris. Rollins l’a repris à Getz le 13 novembre (2). Oui, quand on compare Getz et Rollins, l’hésitation — hors du bon plaisir — n’est pas possible. L’un, grand musicien arrivé, comédien, maniant son public de ses clins d’oeil démagogiques, l’autre solitaire indifférent, avec sa musique. Rollins, Taylor, Ayler vous disent, vous devriez le comprendre, que vous avez à faire le jazz que nous attendons — pas celui de Getz, mais celui de Bix ou de Charlie Haden: le jazz des blancs. Et n’allez pas me parler de racisme à rebours, c’est un vieux refrain celui-là. Bob Dylan lui, n’a pas chanté à la manière de Big Bill Bronzy. Il a « inventé » un blues des blancs. Au lieu de cela, vous constatez, vous musiciens et non sans plaisir, qu’une partie du public a quitté la salle. A votre place, je me méfierais. Comme le rappelle Michel Delorme, la même mésaventure est arrivée à Bernard Vitet et Barney Wilen très récemment. Comment pouvez-vous approuver ce poujadisme latent d’un certain public qui transforme son incompréhension, l’abime le séparant du créateur, en un médiocre folklore. « A moi, on ne la fait pas. J’ai payé, je dois être servi ». La « bande » à Taylor et Coleman possède encore une qualité que voue méconnaissez ou ne comprenez pas ou bien encore dont vous ne voulez pas parler. La violence nue. Elle vous manque. Je ne vous le reproche pas. Je suis comme vous. M’avez-vous vu participer à une bataille d’Hernani ce dimanche 13 novembre? Vous ai-je provoqué en duel? Non. Il y a fort peu de chances que je meure pour la musique. Mais Shepp, Coltrane... Ayler sont pétris de la meilleure violence qui soit: celle du tout ou rien (blanc c’est blanc, noir c’est noir), celle de la dérision (Dada mènera au surréalisme, l’anti-musique à la musique), celle de la désillusion, de l’incommunicabilité, gouffres creusés par d’autres mains blanches que les nôtres. Cette violence, tout comme Trotsky le notait à propos de la morale, fait que « leur musique n’est pas la nôtre ». Allons-nous empêcher ces jazzmen si déconcertants de faire de leur musique le chant des partisans ou bien de décréter la mort du blues? Le fluide dont je parlais plus haut, c’était cela la violence. Une violence — je vous l’accorde — qui côtoie le chaos. Toujours est-il que le Free Jazz en France est né de cela aussi: notre violence, aussi informulée et informulable soit-elle. Nous avons Chautemps, Wilen, Vitet, Thollot, Tusques, Portal, etc. De quoi va-t-il se nourrir, ce Free Jazz? Je ne le sais pas plus que vous ne le savez pour Ayler, d’un scandale aussi fort que le racisme sans doute. Lequel? La crise du marché des frigidaires, Brigitte Bardot présidant un meeting de Tixier-Vignancour, la grève de la régie des tabacs. Qu’en sais-je? Quoi qu’il en soit, Ayler nous a pris au piège. Vous écrivez, je vous réponds. Que vous le vouliez ou non, il est exemplaire. Il ose ce que Shepp et Taylor (Cecil) n’osent pas encore: l’émotion dans la dérision totale. Vous touchez juste une seule fois, lorsque vous en faites un adepte du néant. Mais vous êtes péjoratifs. Oui, Ayler prend la forme d’un phénomène négatif, peut-être suit-il une impasse encore inexplorée que l’avenir comblera. AYLER nie. Nous sommes d’accord. Pour vous, il n’en restera — et encore — qu’un peu de sable que le vent balaiera. Pour beaucoup — et Ayler n’est pas le seul — c’est une négociation fondamentale qui appelle une affirmation non moins fondamentale. La fin d’un monde et la naissance d’un autre. Quand allons-nous perdre pied avec tout ce qui se prépare, se fera ou ne se fera pas? J’aurais aimé que vous vous posiez la question, pour nous tous, devant ce premier météore. Mais vraiment, à vous lire, on songe que la musique est une chose trop sérieuse pour n’être confiée qu’aux musiciens. Yves BUIN. ____________ (1) Si vous me demandez ce que signifie cette « unité », je vous renvoie à Luigi Nono qui, en tant que musicien, s’est interrogé sur la Finalité Sociale de sa musique. Cf. « Nouvel Observateur » no 99 et « La Sinistra » no 1. (2) Et à ce propos, je m’étonne que vous n’ayez oui que « quelques rares interventions » de Sonny alors qu’il a improvisé longuement, trop brièvement, certes, à notre goût commun.
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